L'oeil de l'éléphant

un million

16:07, 10/03/2013, Kigali .. 0 commentaires .. Lien
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« Un mort est une tragédie, un million de morts une simple statistique » Wole Soyinka

 

J'ai lu cette citation dans le livre d'Abdourahman A. Waberi « Moisson de crânes », il utilise cette citation de Wole Soyinka, auteur nigérian et prix Nobel de Littérature en 1986. Je ne sais que penser de cette citation, un million, un million, un million... un million ça sonne et ça résonne dans la tête, ça reste sur la langue, quelque soit le sujet dont on parle.

 

Je me souviens d'un professeur d'histoire qui nous parlait des nombres utilisés dans la Bible et l'interprétation que l'on en fait aujourd'hui. Dans l'Apocalypse, les sauvés qui auront accès au paradis seront au nombre de 144 000, soit les 12 000 enfants descendants des 12 tribus d'Israël.

Les estimations du nombre d'humains ayant peuplés la Terre s'élèvent à environ 100 milliards. Autant dire qu'on (je m'inclus dedans) peu de sauvés... En dehors de cette remarque constructive, le professeur nous faisait remarquer que le chiffre de 144 000 était plutôt symbolique, il indiquait la « multitude ». Je suis plutôt de son avis, d'autant plus que les symboles, les images et les paraboles sont courantes dans les textes sacrés. J'en profite pour faire un petit big-up à tous ces intégristes, quels qu'ils soient et d'où qu'ils viennent parce qu'il faut vraiment être con pour prendre tout ce qui est dit dans la Bible au pied de la lettre. Je prends juste un exemple très simple que l'on peut lire dans le Lévitique, chapitre 19, verset 19

 

« Tu n'accoupleras point des bestiaux de deux espèces différentes; tu n'ensemenceras point ton champ de deux espèces de semences; et tu ne porteras pas un vêtement tissé de deux espèces de fils ».

 

Alors je ne sais pas vous pour les animaux qui s'accouplent mais pour ce qui est du champ et ce qui concerne les vêtements, y a un paquet d'entre nous qui ne verrons pas le Paradis, moi y compris, je viens de sortir des 144 000...

 

Pour revenir à cette phrase de Soyinka, cela m'a touché, choqué aussi. Ici au Rwanda, on ne voit pas ce million de morts, mais il se sent, il se perçoit. Le Génocide et les guerres qui se sont suivies dans la région pèsent très lourd dans les cœurs des gens que l'on côtoie. C'est dur de dire qu'il s'agit d'une simple statistique quand les familles et les proches de mes amis contribuent à faire de ce million, cette multitude, une réalité. J'ai réalisé peu à peu, en côtoyant cette réalité, mais finalement je suis très loin d'avoir la moindre idée de ce qu'est la réalité.

Rien qu'à voir que depuis deux ans en Syrie, des dizaines de personnes continuent de mourir chaque jour sous les bombes gouvernementales, dans les combats qui opposent rebelles et loyalistes.

Chaque jour les chiffres tombent, ils rythment chaque matin nos petits déjeuners en écoutant la radio, en lisant les journaux ou en regardant la télé. De temps en temps le dynamisme prend du recul en rappelant le total des morts depuis le début des revendications, nous en sommes à plus de 70 000... toujours difficile de réaliser. De comprendre pourquoi ils habitent encore les villes qui sont bombardées, de réaliser comment ils (sur)vivent, comment ils travaillent, comment ils font pour garder l'espoir.

Je me dis que justement il n'y a pas d'espoir, lorsque l'on vit dans ces conditions, on attend le moment où l'on va mourir. L'échappatoire n'existe pas. La maison familiale, cet espace de liberté et de protection illusoire est le seul réconfort. Mieux vaut mourir chez soi, que sur les routes. Mieux vaut mourir avec les siens que loin de ceux que l'on aime. Mieux vaut parfois mourir soi-même, que de voir ses proches tomber et nous laisser seul.

 

Dans un mois, le Rwanda commémorera de nouveau ses morts, cette période sera lourde et pesante encore une fois. La gestion de la mémoire au Rwanda est une affaire complexe. Dans un an, le Rwanda commémorera les 20 ans du Génocide, la réconciliation nationale est toujours en cours et les ressentiments toujours présents.

 

Je terminerai par une autre citation, celle-ci d'Albert Camus dans La Chute : « Les hommes sont pauvres en intention. Ils croient toujours qu'on se suicide pour une raison. Mais on peut très bien se suicider pour deux raisons ».


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