L'oeil de l'éléphant

Au même moment, au Rwanda...

13:06, 28/04/2012, Butare .. 1 commentaires .. Lien
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Me revoilà, près de trois mois après le dernier article. Il s'est passé beaucoup de choses.
J'ai déménagé, j'ai animé deux formations en vue de professionnaliser les bibliothécaires du pays. La première à Byumba (70 km au nord de Kigali) fin février et la seconde à Butare (130 km au sud de Kigali) la troisième semaine d'avril. J'ai été en France pour deux semaines en mélangeant congés et séminaire professionnel. Bref très occupé et surtout très attentif à tout ce qui s'est passé autour de moi. Notamment les commémorations des victimes du Génocide au Rwanda.


Le président du Rwanda, Juvenal Habiarimana, est mort le 6 avril 1994, victime d'un coup d'Etat à bord de son avion. Il était en compagnie du président du Burundi de l'époque. Quelques informations sont sorties dans le rapport, de janvier 2012, du juge Trévidic sur la localisation des tirs de roquettes. Ce nouveau rapport met à mal les accusations du juge Bruguière qui ne s'était même pas rendu au Rwanda pour mener sa procédure, vu comme ça, ça paraît assez aberrant. 
Donc ce coup d'état a été l'élément déclencheur d'un génocide prévu depuis plusieurs mois et donc il a été le point d'orgue de massacres et de violences perpétrées depuis la fin des années 1950. Du 7 avril au 4 juillet 1994, date de la prise/libération de Kigali par les armées du Front Patriotique Rwandais qui a mis fin au génocide sur toute l'étendue du territoire, ce sont entre 800 000 (selon l'ONU) et 1 000 000 (selon le gouvernement rwandais) Tutsi qui ont été massacrés, en 100 jours. Il s'agit du plus gros massacre de masse sur une si courte durée.


En 2012, on commémore les victimes pour la dix-huitième année consécutive. La période de deuil est concentrée sur toute la semaine qui va du 7 au 14 avril. Pendant toute cette semaine, les drapeaux sont en bernes, les fêtes, mariages et célébrations sont interdits. Les seules musiques autorisées sont des chansons commémoratives. Il y a de longues processions, des marches, des témoignages et des discussions organisés pour toute la population. La plus importante (en terme d'affluence) se déroule le 7 avril. Cela commence le matin avec une réunion au grand stade Amahoro (paix en kinyarwanda) pour écouter des témoignages, des chansons, des prières et des discours. Il semblerait (je n'y suis pas allé) que cette cérémonie est particulièrement difficile pour les participants, certains revivent les évènements et sortent des tribunes dans un état catatonique, cela dure trois heures. En fin d'après-midi il y a eu une marche pour la paix qui a mené les participants vers le stade où une autre célébration était organisée avec des chants et des témoignages.
Je n'ai pas participé à ces évènements car j'avais peur de ne pas être à ma place, j'ai commémoré les victimes du Génocide le lendemain en allant sur le site de l'ancienne église de N'tarama. Plus de 5000 personnes ont été massacré dans cette petite église. Ils s'y étaient réfugiés dans l'espoir que les tueurs "respecteraient" ce lieu religieux. Ils n'en ont rien fait et les locaux ont attendus du renfort de Kigali pour forcer l'entrée de l'église à coup de grenades et d'armes à feu. Le presbytère a été incendié et ses occupants avec. Dans la salle de catéchisme, des enfants et des bébés ont été tués en étant lancés contre les murs. Aujourd'hui ce lieux est protégé par un toît de tôle pour la préserver de la météo. On voit les traces du feu dans le presbytère et notamment les restes des biens (matelas, casseroles, vêtements) qui sont en partie brûlés. Les murs de la petite salle garde les traces du sang des enfants morts. L'église recueille aujourd'hui les ossements des victimes, leurs vêtements et les objets qu'elles avaient avec eux dans l'église. C'était dur et même s'il m'est toujours extrêmement difficile d'imaginer comment cela à pu se produire sous les yeux de la communauté internationale, je prends conscience, je touche et perçois l'horreur.


La vie a repris sont cours, je suis retourné au travail, les rwandais aussi. Le mauve et le blanc (couleurs du deuil) parent les monuments et les habits. J'ai préparé ma semaine de formation à Butare, celle-ci s'est bien déroulée, un peu en dehors du temps. Cependant je ne suis pas parti de Butare à l'issue de la formation. J'y suis resté et j'ai attendu une amie de Kigali pour commémorer le début du Génocide à Butare et notamment les victimes de l'Université Nationale du Rwanda (UNR).
A Butare, les massacres ont commencé plus tard grâce à la protection du préfet. le gouvernement intérimaire l'a cependant fait assassiné et les tueries ont commencé le 21 avril 1994. J'ai assisté aux commémorations de l'UNR les 20 et 21 avril. Le vendredi soir, il y avait une veillée où des victimes ont témoigné, il y a eu des chansons et des discours. Ce qui m'a le plus marqué ça a été la lecture des noms des très nombreuses victimes universitaires (étudiants et professeurs Tutsi). Leur nom était lu, leur cursus universitaire et parfois la manière dont ils ont été tués. Tout était en kinyarwanda et c'est grâce aux traductions de mon amie Dative que j'ai pu comprendre. Nous avons participé à cette veillée de 21 heures à 2 heures du matin. Nous avons quitté les lieux lorsque la projection du film "Shooting dogs" a commencé. 
Le lendemain matin nous nous sommes rendus sur le parvis de l'UNR pour participer à la "walk to remember". Cette marche s'est déroulée dans les rues de Butare, ni triste, ni joyeuse, ni silencieuse. Nous avons marché ensemble en portant des foulards mauves. Puis nous sommes retournés sur les lieux du mémorial du Génocide en souvenir des victimes de l'Université.
Des discours des hauts fonctionnaires de l'administration se sont suivis. S'interrogeant sur le fait que ce Génocide n'est pas une affaire des couches sociales basses. Le Génocide a été pensé au plus haut de l'Etat et les intellectuels ont théorisé et ont pris part aux massacres. Des professeurs ont tué des étudiants, des étudiants ont tué d'autres étudiants. Les intellectuels ont suivis les ordres, comme n'importe qui.


A la fin de cette cérémonie, il y avait l'enterrement de 15 corps qui avaient été retrouvés dans le champ d'un paysan quelques semaines plus tôt. Ils sont désormais enterrés au mémorial des victimes parmi les étudiants et les professeurs de l'UNR. Ces 15 corps étaient tous enfermés dans un cercueil, 15 dans un cercueil... c'était étrange, déconcertant. Trois prières ont été dites pour eux, une catholique, une protestante et une musulmane. 18 ans après, on retrouve encore des corps vaguement enterrés dans des fosses, c'est ahurissant.
Un élément, étonnant pour moi, a fait partie de la cérémonie d'enterrement. Un caveau du mémorial a été rouvert pour accueillir le cercueil, les corps y ont été descendus et nous avons assistés à la scellée du caveau. Le cercueil a rejoints les trois cents victimes qui sont enterrées au mémorial, nous avons tous également assisté au travail des ouvriers qui ont re-scellé le caveau, ils ont fait le ciment devant nos yeux, nous n'entendions que la pelle raclant sur le sable et le sol. Le silence était puissant, les travailleurs étaient huit à s'affairer, à lisser le béton pour le mettre au niveau du sol. Cela faisait entièrement partie de la cérémonie, les morts sont en paix, à l'abri de la folie des vivants.



Et maintenant ? Des cérémonies et des marches pour la paix continueront d'avoir lieu jusqu'en juillet. En attendant ? Nous reprenons le fil de nos vies, certaines à jamais bouleversées par ce qui s'est passé il y a dix-huit ans. Et moi ? Je fais de mon mieux, tout ce que je peux faire c'est me souvenir. Me souvenir de tous ces morts, me rappeler que c'est la haine qui entraîne les massacres. Me rappeler que les hommes et les femmes qui divisent les populations par leurs discours peuvent être à l'origine de choses innommables. Et constater que les peuples européens n'apprennent pas de leurs leçons. Cette haine qui progresse inlassablement et cette stigmatisation de l'Autre me fait peur.

 

 



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