L'oeil de l'éléphant

Digressions sur Le silence [...]

18:49, 20/08/2012, Monde .. 0 commentaires .. Lien
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Le livre que je viens d'emprunter à la bibliothèque de l'Institut français du Rwanda a pour titre Le silence de la forêt. Il a été écrit par Etienne Goyémidé, un des écrivain centrafricain parmi les plus connus. Ses livres sont étudiés pour le bac de français. L'ironie veut que j'ai attendu d'être au Rwanda pour enfin trouver un exemplaire, rupture d'édition. Aucun éditeur ne veut le réimprimer, du coup les écoliers centrafricains étudient un livre pour le bac qu'il leur est impossible de trouver ; et cela dure depuis plusieurs années déjà... Cela se passe de commentaires.

 

En bon lecteur je me suis installé sur la terrasse de notre maison dans un canapé confortable. Fin de saison sèche, le soleil est plongeant en cette fin d'après-midi. Dans mon sofa je lui fais face et il me réchauffe beaucoup.

En bon bibliothécaire je lis minutieusement la quatrième de couverture. J'apprends que M. Goyémidé est l'actuel directeur de l’École Normale d'Instituteurs (ENI) de Bangui (la capitale de la République centrafricaine). Quand j'y étais (en Centrafrique) entre 2009 et 2011 M. Goyémidé était décédé et l'ENI était à Bambari.

En bon ancien résident de la RCA j'ai cherché la date de publication du livre et la trouve à la toute dernière page : « mars 1984 ». Ce livre est plus vieux que moi. Il a près de 30 ans et en 30 ans en RCA, l'ENI a déménagé, M. Goyémidé est devenu un auteur reconnu dans son pays (puisqu'il s'agit de son premier livre et que le second Le dernier survivant de la caravane est également étudié à l'école centrafricaine (il est lui aussi en rupture d'édition je vous rassure). Cela me rappelle qu'en 2010, l'Alliance française de Bangui avait organisé la lecture à voix haute de certains extraits de ce livre, un pianiste jouait l'accompagnement musical. Je m'en souviens comme d'une très bonne initiative malgré un texte flou et compliqué, pauvres écoliers m'étais-je alors dit.

 

Comme vous le savez la dernière page d'un livre se trouve juste avant la troisième de couverture. Et comme vous le savez également, dans les livres de bibliothèque on trouve généralement une petite fiche - système Browne ;-) - sur laquelle on peut voir toutes les dates de retour de prêt du livre que l'on a entre les mains. J'avais déjà « tiqué » en regardant le tampon présent sur le livre : Bibliothèques – Centre d'échanges culturels franco-rwandais (CECFR), l'ancien nom de l'Institut français du Rwanda (IFR). Les choses évoluent.

Et donc, sur cette troisième de couverture je peux voir 14 dates de retour de prêt . La plus ancienne date de juillet 1986. La plus récente est le 24 juin 2006, ce n'est pas très récent mais cela s'explique. En effet, entre l'automne 2006 et novembre 2009 les relations diplomatiques entre la France et le Rwanda étaient rompues. Le CECFR a donc lui aussi fermé ses portes et les livres présents à la bibliothèque sont restés en sommeil. Aujourd'hui la bibliothèque de l'IFR n'a pas encore ouverte et les livres sont toujours en attente dans les anciens locaux. Mais là n'est pas encore le sujet auquel je souhaite parler mais justement on y arrive.

 

Entre ces 20 années d'existence en tant que livre de bibliothèque, il y en a une qui m'a sauté aux yeux. Le livre a dû être rendu le 05 avril 1994. 05 avril 1994, 5 avril 1994, avril 1994, 1994... à Kigali... au Rwanda. Quelqu'un a lu ce livre juste avant le commencement du Génocide rwandais. Un rwandais, un étranger ? Je ne sais pas. Quelqu'un la rendu juste avant la date fatidique du Coup d’État du 6 avril 1994. La vie était donc normale juste avant qu'elle ne bascule. Ça paraît stupide comme remarque, ça l'est très certainement d'ailleurs, elle n'en reste pas moins une lapalissade (voir article Wikipedia qui est assez intéressant). Mais oui, la vie poursuivait son cours, malgré de nombreux signes et la montée des tensions, la bibliothèque du CECFR fonctionnait, elle avait des lecteurs, du personnel. Comment ont-ils vécu le début des massacres ?

Cette date m'intrigue vraiment, qui était le lecteur de ce livre ?, qu'en a-t-il pensé ?, l'a-t-il terminé ? Est-il encore possible de le croiser dans les rues de Kigali ? A-t-il survécu au Génocide ? Etait-il considéré comme un Tutsi ? comme un Hutu ? A-t-il choisi un camp ? Ces questions sont-elles vraiment importantes ?

Ce que cela m'évoque malgré tout, c'est qu'il m'est difficile de véritablement me rendre compte de ce qu'a pu être la vie à ce moment là. Bien que m'étant bien renseigné sur les différentes composantes du Génocide au Rwanda il y a encore d'énormes quantités de choses que je ne comprends pas et ne comprendrai jamais d'ailleurs. Il y a des faits qui m'échappent. Comment survivre à Kigali entre avril et juillet 94 lorsque l'on est considéré comme un Tutsi ? Comment réagi-t-on lorsque l'on regarde sa télévision, que l'on écoute sa radio ou bien qu'on lit son journal et que les gros titres annoncent des massacres. Y fait-on vraiment attention, réalise-t-on vraiment lorsque l'on déguste son café en planifiant ses prochaines vacances ?

 

Les Jeux Olympiques de Londres se sont terminés il y a quelques jours - à ce propos je vais digresser (encore). Comment se fait-il que 1) les JO valides et paralympiques ne se déroulent pas en même temps ? 2) pourquoi la flamme a été éteinte ? et 3) pourquoi parle-ton du fait que LE drapeau est arrivé à Rio (lieu des prochains JO) alors que dans moins de 10 jours d'autres JO vont continuer ? Cela ne choque personne ? C'est vrai qu'il ne s'agit « que » handicapés, ce n'est pas aussi bien que pour les gens « normaux » (ironie).

 

Donc, lors des JO de Londres on continuait de tuer en Syrie. J'ai alors fait le parallèle avec le Rwanda. En avril 1994 se déroulait la Coupe d'Afrique des Nations de Football se terminait et la Coupe du Monde s'est déroulée au cours des mois de juin et juillet. En a-t-on dit quelque chose ? Pendant que le Monde se rassemble devant sa télévision pour célébrer je ne sais quoi, le Monde s'oublie.

Rien qu'à voir les articles « d'analyses » des JO cette année... La rumeur sur dans les médias veut que les performances sportives de certaines équipes nationales permettent à leurs populations de faire face plus joyeusement à la « crise ». On croit rêver ! Je suis persuadé que les Syriens ont suivis les performances de leurs athlètes à Londres. De même, les chômeurs français se sentent bien mieux grâce à la « magnifique » place de la France au tableau des médailles. Et je préfère ne pas parler de toutes les « vertus » que l'on attribue au foot ces derniers temps.

 

Ce monde marche sur la tête, je ne me fait pas le chantre d'une démondialisation, je trouve au contraire que ce genre d’événements nous rapproche mais certaines « valeurs » (notamment véhiculées par les pays capitalistes) me rendent malade. Je viens de consulter le site du journal LeMonde.fr le lundi 20 août 2012 à 18h41. Aucun article sur la Syrie n'est présent sur toute la page ! Et l'article le plus partagé sur les réseaux sociaux s'intitule : « Le face-kini fait fureur sur les plages de Chine ». On croit toujours rêver !

 

Sur ce, je vais retourner à mon livre qui parle des pygmées Aka qui vivent en plein cœur de la forêt équatoriale africaine.



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